Il aura fallu attendre sept mois et un article du Canard enchaîné pour qu’un document gênant sorte des tiroirs du ministère de la Santé. Le 4 août 2026, en plein creux estival, l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) a mis en ligne un rapport sur la mortalité infantile qu’elle avait remis dès le mois de janvier. Le constat est sévère : avec 4,1 décès pour 1 000 naissances en 2024, la France recule au 23e rang des 27 pays de l’Union européenne, et cette dégradation dure depuis une quinzaine d’années. Selon le rapport, 529 décès d’enfants survenus avant le premier anniversaire auraient pu être évités rien qu’en 2024. Décryptage d’un dossier de santé publique que le calendrier a failli enterrer.
- Un rapport resté sept mois dans un tiroir
- Ce que disent les chiffres
- Quinze ans de lente dégradation
- Pourquoi la France décroche en Europe
- Le poids des inégalités sociales
- Outre-mer, la fracture la plus grave
- Fermeture des maternités, un faux procès
- Les vrais leviers : grossesse et néonatologie
- Ce que promet le gouvernement
- Questions fréquentes
Un rapport resté sept mois dans un tiroir
L’histoire de ce rapport en dit presque autant que son contenu. Commandé dans le cadre d’une réflexion sur la périnatalité, le document a été finalisé par l’Igas au mois de janvier 2026. Il est ensuite resté sans publication officielle jusqu’à ce que le Canard enchaîné en révèle l’existence. Ce n’est qu’alors, le 4 août, que le ministère de la Santé l’a mis en ligne, à un moment de l’année où l’attention médiatique et parlementaire est au plus bas.
Le choix de la date n’a pas échappé aux professionnels concernés. Interrogée par l’AFP, Isabelle Derrendinger, présidente du Conseil national de l’Ordre des sages-femmes, a estimé que le mois d’août n’était pas propice aux lectures approfondies et exigeantes, y voyant un signal sur la façon dont sont traitées la périnatalité et la santé des femmes en France. Le ministère, de son côté, a salué un travail de fond très riche, qui a selon lui vocation à alimenter le débat public.
Le rapport a été rédigé par trois auteurs, parmi lesquels figure Aquilino Morelle, ancien conseiller de François Hollande. Ce détail a nourri la lecture politique du dossier, mais il ne change rien à la solidité du diagnostic, qui recoupe des travaux déjà publiés par plusieurs agences et sociétés savantes.
À retenir
Le rapport de l’Igas ne découvre pas un phénomène inconnu : la remontée de la mortalité infantile française est documentée depuis des années. Sa valeur tient à la synthèse qu’il propose et aux pistes d’action qu’il hiérarchise, dans un domaine où les fausses évidences sont nombreuses.
Ce que disent les chiffres
La mortalité infantile mesure la part des enfants qui meurent avant leur premier anniversaire, rapportée au nombre de naissances vivantes. C’est un indicateur classique de l’état d’un système de santé, car il condense la qualité du suivi de grossesse, des accouchements et des soins aux nouveau-nés. En 2024, la France a enregistré 661 822 naissances et 2 709 décès d’enfants de moins d’un an, soit un taux de 4,1 pour mille.
Le tableau ci-dessous rassemble les principales données avancées par le rapport. Elles doivent se lire ensemble : un taux isolé ne dit rien, c’est sa trajectoire et sa comparaison qui donnent l’alerte.
| Indicateur | Valeur | Année |
|---|---|---|
| Taux de mortalité infantile | 4,1 pour 1 000 | 2024 |
| Décès avant un an | 2 709 | 2024 |
| Naissances vivantes | 661 822 | 2024 |
| Rang européen | 23e sur 27 | 2024 |
| Décès jugés évitables (estimation du rapport) | 529 | 2024 |
| Point bas historique du taux | 3,5 pour 1 000 | 2011 |

Quinze ans de lente dégradation
La singularité française n’est pas d’avoir un mauvais chiffre à un instant donné, mais d’avoir inversé une tendance longtemps favorable. Pendant des décennies, la mortalité infantile a reculé dans le pays, jusqu’à un point bas d’environ 3,5 pour mille au début des années 2010. Depuis, la courbe est repartie à la hausse de manière continue, pour dépasser aujourd’hui la barre de quatre bébés sur mille. Cette remontée sur une quinzaine d’années constitue le coeur du dossier.
Le rapport insiste sur un point technique mais décisif : la hausse tient d’abord à la mortalité néonatale, c’est-à-dire aux décès survenant durant les vingt-sept premiers jours de vie. Ce sont ces tout premiers jours, autour de la naissance et dans les services de néonatalogie, qui concentrent la dégradation. Autrement dit, le problème se joue moins dans la petite enfance que dans la période immédiatement liée à l’accouchement et à la prise en charge des nouveau-nés fragiles.
Un phénomène multifactoriel
Les auteurs se gardent d’une explication unique. Ils évoquent le poids de facteurs populationnels qu’ils jugent déterminants, sans pouvoir en donner une pondération précise. Parmi eux, l’âge de plus en plus tardif des grossesses, qui accroît le risque de complications, et la progression des grossesses multiples, souvent plus délicates à mener. À ces facteurs démographiques s’ajoutent des dimensions sociales et économiques, ainsi que l’état du système de soins périnataux.
Pourquoi la France décroche en Europe
Longtemps citée en exemple parmi les pays développés, la France a glissé vers le bas du classement européen à partir du début des années 2010. Elle se retrouve désormais loin derrière des voisins comme l’Italie ou le Portugal, et plus encore derrière les pays nordiques, où la mortalité infantile compte parmi les plus basses du continent. Ce recul relatif est d’autant plus frappant que ces pays ont fait des choix d’organisation très différents.
La France subit une dégradation sanitaire préoccupante, remontant à quinze ans, qui la place dans une position internationale défavorable.
Rapport de l’Igas sur la périnatalité, 2026
La comparaison internationale invite à la prudence, car les définitions et les pratiques d’enregistrement des décès très précoces varient d’un pays à l’autre. Mais l’ampleur et la durée de l’écart écartent l’hypothèse d’un simple artefact statistique. Quand un pays riche recule pendant quinze ans pendant que ses voisins progressent, la question devient politique autant que médicale.
Le poids des inégalités sociales
Le rapport accorde une place centrale aux inégalités sociales et territoriales, dont le rôle est de mieux en mieux documenté. Le risque de décès d’un nouveau-né, comme celui de sa mère, n’est pas réparti de façon homogène dans la population. Les milieux les plus défavorisés cumulent les facteurs de risque : suivi de grossesse plus tardif ou incomplet, pathologies chroniques moins bien prises en charge, précarité, éloignement des structures de soins adaptées.
Une estimation, reprise par plusieurs médias à partir des travaux sur la période 2015-2020, illustre l’enjeu : si l’ensemble de la population présentait le même risque de mortalité néonatale que les 20 % les plus favorisés, environ un quart des décès de nouveau-nés, soit près de 2 494 décès, auraient pu être évités sur ces années. Ce chiffre demande à être manié avec prudence, car il repose sur un scénario théorique, mais il donne la mesure de ce que représentent les inégalités dans le bilan global.
Point de méthode
Les décès dits « évitables » ne signifient pas qu’ils auraient pu être empêchés à coup sûr dans chaque cas individuel. Il s’agit d’estimations statistiques : elles indiquent combien de vies pourraient être sauvées si l’ensemble de la population bénéficiait des mêmes conditions de suivi et de soins que les groupes les mieux lotis.
Outre-mer, la fracture la plus grave
C’est dans les départements et régions d’outre-mer que la situation est la plus préoccupante. Sur la période 2004-2022, le taux de mortalité infantile y est resté en moyenne plus de deux fois supérieur à celui de l’Hexagone. À La Réunion, près de 6,9 enfants sur mille meurent avant leur premier anniversaire, un niveau très éloigné de la moyenne nationale.
| Territoire | Situation |
|---|---|
| France hexagonale | Taux proche de la moyenne nationale de 4,1 pour 1 000 |
| Ensemble des Drom | Plus de deux fois la moyenne hexagonale (2004-2022) |
| La Réunion | Environ 6,9 pour 1 000 |
| Île-de-France | Situation en dégradation, pointée par le rapport |

Ces écarts recoupent des réalités connues : offre de soins plus fragile, difficultés d’accès à un suivi régulier, précarité sociale plus répandue. Le rapport plaide pour un plan d’action spécifique dans chaque territoire ultramarin, plutôt que pour des mesures uniformes appliquées de la même manière partout. La dégradation observée en Île-de-France montre par ailleurs que la question ne se limite pas à l’outre-mer et concerne aussi des zones densément peuplées de la métropole.
Fermeture des maternités, un faux procès
Sur un point sensible, l’Igas prend le contre-pied d’un discours répandu. Depuis plusieurs années, la fermeture des petites maternités est régulièrement mise en cause pour expliquer la hausse de la mortalité néonatale. Les auteurs écartent cette hypothèse. Ils observent que des pays affichent de meilleurs résultats avec des organisations opposées : certains, comme les pays scandinaves, ont concentré les naissances dans de grandes maternités ; d’autres, comme l’Italie, ont conservé un tissu de petits établissements.
Dès lors, faire de la seule hausse du seuil minimal d’activité des maternités la réponse à un problème de santé publique aussi complexe serait, selon eux, une solution mécanique et datée. Ce seuil est aujourd’hui fixé à 300 accouchements par an. Le rapport ne dit pas que la carte des maternités n’a aucune importance, mais il refuse d’en faire la cause principale ou le remède miracle.
Proposer comme solution à un grave problème de santé publique, multiforme et multifactoriel, la seule hausse du seuil minimal d’activité des maternités constituerait une réponse mécanique, datée.
Extrait du rapport de l’Igas
Les vrais leviers : grossesse et néonatologie
Où se joue, alors, l’essentiel ? Pour les auteurs, la réduction du risque se construit d’abord pendant la grossesse, dans la capacité à prévenir, détecter puis prendre en charge les situations à risque. Elle se joue ensuite après l’accouchement, dans la capacité des services de néonatalogie à accueillir les nouveau-nés dont l’état le nécessite. Ces deux moments, l’amont et l’aval de la naissance, apparaissent comme les principaux points d’appui.
Or, sur ces deux fronts, le système montre des signes de tension. La néonatalogie française traverse depuis plusieurs années des difficultés de moyens et de personnels, et les métiers de la naissance, gynécologues-obstétriciens comme sages-femmes, alertent régulièrement sur leurs conditions d’exercice. Le rapport souligne aussi que les décrets encadrant les soins périnataux remontent aux années 1990 et sont largement jugés obsolètes.
Prévention, dépistage, suivi
Concrètement, renforcer la prévention pendant la grossesse suppose un suivi plus précoce et plus régulier, une meilleure détection des grossesses à risque et un accompagnement renforcé des femmes les plus vulnérables. Côté néonatalogie, l’enjeu porte sur les capacités d’accueil, l’organisation des transferts et la disponibilité des équipes formées. Ce sont des chantiers de moyen terme, moins spectaculaires qu’une décision sur la carte des maternités, mais que le rapport juge plus efficaces.
Ce que promet le gouvernement
La ministre de la Santé, Stéphanie Rist, promet depuis plusieurs mois d’agir. Dès le début du mois de juillet 2026, elle a annoncé, après des avis d’experts, un ensemble de mesures qui recoupent largement les préconisations de l’Igas : déploiement d’actions de prévention et révision des décrets sur les soins périnataux jugés dépassés. La question plus délicate de l’organisation des maternités, elle, a été renvoyée à l’automne.
| Date | Étape |
|---|---|
| Janvier 2026 | Remise du rapport de l’Igas au ministère |
| Début juillet 2026 | Annonce par Stéphanie Rist d’un premier train de mesures |
| Début août 2026 | Révélation de l’existence du rapport par le Canard enchaîné |
| 4 août 2026 | Publication officielle du rapport |
| Octobre 2026 | Échéance annoncée pour la question des maternités |

À vérifier dans les prochains mois
L’efficacité des annonces dépendra de leur traduction concrète : calendrier précis, moyens budgétaires alloués à la néonatalogie et à la prévention, contenu réel de la réforme des décrets et arbitrage attendu à l’automne sur les maternités. Autant de points sur lesquels le gouvernement sera jugé sur pièces.
Reste la question de fond, que ce rapport pose sans la refermer : comment un pays disposant d’un système de santé développé a-t-il pu laisser remonter, pendant quinze ans, un indicateur aussi fondamental que la mortalité des tout-petits ? La réponse ne tient ni à une cause unique ni à une décision isolée. Elle engage la façon dont la France suit les grossesses, forme et rémunère les professionnels de la naissance, réduit les inégalités sociales et traite ses territoires ultramarins. Le calendrier de publication a pu donner le sentiment d’un dossier que l’on souhaitait discret. Son contenu, lui, appelle exactement l’inverse.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que la mortalité infantile ?
C’est la proportion d’enfants qui meurent avant leur premier anniversaire, rapportée à 1 000 naissances vivantes. En 2024, le taux français s’établit à 4,1 pour mille.
Pourquoi ce rapport fait-il polémique ?
Parce qu’il a été remis en janvier 2026 mais publié seulement le 4 août, après une révélation de presse. Cette publication en plein été a été perçue par certains professionnels comme une manière de limiter les débats.
La fermeture des maternités est-elle responsable ?
Selon l’Igas, non, du moins pas à titre principal. Le rapport écarte l’idée que le recul de la carte des petites maternités expliquerait à lui seul la hausse de la mortalité néonatale.
Quels sont les territoires les plus touchés ?
Les départements et régions d’outre-mer, où le taux est resté plus de deux fois supérieur à celui de l’Hexagone entre 2004 et 2022, La Réunion affichant environ 6,9 pour mille. La situation se dégrade aussi en Île-de-France.
À lire aussi : Franchises médicales : le plafond annuel passe de 100 à 200 euros et Dengue : un premier cas autochtone détecté dans le Tarn.
Camille Reynaud suit la vie institutionnelle, le Parlement et les grands débats publics. Elle traite également les sujets de justice, d’éducation et de santé, avec une attention particulière aux textes de loi et à ce qu’ils changent concrètement pour les citoyens. Elle privilégie les sources primaires : rapports parlementaires, avis d’autorités indépendantes et décisions de justice.

