L’inflation s’est établie à 1,8 % en juin, après un pic à 2,4 % en mai. Pourtant, l’indicateur de confiance des ménages reste à 84 points, très en dessous de sa moyenne de longue période fixée à 100. Et le solde d’opinion sur l’évolution passée des prix atteint +23, contre −12 en moyenne historique. L’écart entre ce que mesurent les statistiques et ce que ressentent les ménages n’a jamais été aussi documentable.
- L’inflation mois par mois
- Le choc énergétique qui explique tout
- Quels postes tirent l’indice
- Le piège IPC / IPCH
- Ce que disent vraiment les ménages
- Salaires et SMIC
- Le pouvoir d’achat : trois institutions, trois chiffres
- L’inflation n’est pas la même pour tous
- Épargne et Livret A
- Ce que fait l’État
- Pourquoi le ressenti ne suit pas
L’inflation mois par mois
| Mois 2026 | IPC (glissement annuel) | Inflation sous-jacente | IPCH |
|---|---|---|---|
| Janvier | 0,3 % | 0,7 % | 0,4 % |
| Février | 0,9 % | 0,9 % | 1,1 % |
| Mars | 1,7 % | 1,1 % | 2,0 % |
| Avril | 2,2 % | 1,2 % | 2,5 % |
| Mai | 2,4 % | 1,5 % | 2,8 % |
| Juin | 1,8 % | 1,0 % | 2,0 % |
Le mouvement est spectaculaire : de 0,3 % en janvier à 2,4 % en mai, soit une multiplication par huit en quatre mois. L’OFCE relevait qu’en janvier, l’inflation française était la plus faible de la zone euro après Chypre — un niveau qui n’avait été atteint qu’en 2020, au moment du choc sanitaire.
En juin, les prix ont même reculé de 0,3 % sur un mois. Le prochain rendez-vous est fixé au 31 juillet pour l’estimation provisoire de juillet.
Le choc énergétique qui explique tout

Ce retournement n’a rien de mystérieux et rien de français. Il est entièrement importé.
Un conflit au Moyen-Orient débuté le 28 février 2026 et le blocage du détroit d’Ormuz ont provoqué une flambée des hydrocarbures. Les hypothèses techniques retenues par l’Eurosystème tablaient sur un baril à 112 dollars au deuxième trimestre et un gaz à 48 euros le mégawattheure, avant stabilisation vers 77 dollars et 26 euros à l’horizon 2028.
Un scénario suspendu à une hypothèse
Le scénario central de la Banque de France suppose une réouverture du détroit et une cessation des hostilités cet été. Dans son scénario le plus adverse, l’inflation atteindrait 4,0 % en 2026 et 3,9 % en 2027, avec un PIB stagnant. L’écart entre les deux trajectoires ne dépend pas de la politique économique française.
L’OFCE chiffre la contribution du choc énergétique à +0,6 point d’inflation en 2026 dans le scénario central, et jusqu’à +2 points dans un scénario sévère qui porterait l’inflation totale à 3,2 %.
La croissance en paie le prix : le PIB progresserait de 0,5 % en 2026, soit une révision de 0,4 point à la baisse par rapport aux projections de mars. Le premier trimestre s’est soldé par un recul de 0,1 %.
Quels postes tirent l’indice
| Poste | Poids dans le panier | Juin 2026 | Mai 2026 |
|---|---|---|---|
| Ensemble | 100 % | +1,8 % | +2,4 % |
| Énergie | 7,6 % | +11,0 % | +16,6 % |
| — produits pétroliers | 3,7 % | +19,7 % | +31,1 % |
| Services | 52,0 % | +1,9 % | +2,1 % |
| — loyers, eau, ordures | 8,3 % | +2,0 % | +1,8 % |
| — communications | 1,9 % | +7,7 % | +9,5 % |
| Alimentation | 14,9 % | +0,9 % | +1,1 % |
| — produits frais | 1,7 % | +2,7 % | +3,4 % |
| Tabac | 1,7 % | +3,3 % | +3,2 % |
| Produits manufacturés | 23,9 % | −1,1 % | −0,6 % |
L’énergie ne pèse que 7,6 % du panier mais progresse de 11 % : elle contribue à elle seule pour environ 0,8 point sur les 1,8 points d’inflation totale. Dans le détail : gazole +23,2 %, essence +14,4 %, combustibles liquides +37,9 %, gaz +10,4 %. L’électricité, elle, baisse de 0,7 %.
Attention à l’effet soldes
Les produits manufacturés reculent de 1,1 % et l’habillement de 2,3 %. C’est en partie un artefact de calendrier : l’Insee précise qu’en 2026, trois jours de soldes entrent dans la période de relevé de juin, contre aucun en 2025. L’effet s’inversera mécaniquement le mois suivant. Il ne faut pas y lire un effondrement du prix des vêtements.
Fait notable et rarement relevé : en grande distribution, les prix de l’alimentation industrielle, de l’entretien et de l’hygiène-beauté sont quasi stables sur un an, à −0,1 %. L’alimentation industrielle seule affiche 0,0 %. Le contraste avec la perception de « tout qui augmente en supermarché » est frappant.
Les loyers constituent l’un des rares postes qui accélère en juin, à +2,0 % après +1,8 %, donc au-dessus de l’inflation d’ensemble. Pour un ménage locataire, c’est une dépense contrainte, mensuelle et incompressible.
Le piège IPC / IPCH
Deux indices coexistent et ne donnent pas le même chiffre. En juin : IPC à 1,8 %, IPCH à 2,0 %. En mai, l’écart était plus large encore : 2,4 % contre 2,8 %.
- L’IPC est l’indice français, celui que reprend la presse nationale et qui sert à indexer de nombreux contrats
- L’IPCH est l’indice harmonisé européen, celui sur lequel raisonnent la Banque de France et la Banque centrale européenne
L’explication canonique veut que la différence porte sur le traitement des dépenses de santé. En 2026, c’est faux. L’Insee décompose l’écart de juin, soit 0,26 point : 0,24 point provient des différences de pondération entre les deux indices, et 0,02 point seulement du traitement de la santé. Autrement dit, 92 % de l’écart n’a rien à voir avec l’explication habituellement donnée.
Conséquence pratique : comparer une prévision de la Banque de France à une prévision de l’OFCE sans vérifier l’indice retenu conduit à des écarts qui n’existent pas.
Ce que disent vraiment les ménages
L’indicateur synthétique de confiance s’établit à 84 en juin, en hausse de deux points, mais toujours 1,6 écart-type sous sa moyenne de longue période calculée de 1987 à 2025.
| Mois 2026 | Janvier | Février | Mars | Avril | Mai | Juin |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Indicateur | 89 | 91 | 89 | 84 | 82 | 84 |
Le détail des soldes d’opinion est plus éclairant que l’indice global.
| Solde d’opinion | Moyenne longue période | Juin 2026 | Écart |
|---|---|---|---|
| Niveau de vie en France, évolution passée | −49 | −81 | −32 |
| Opportunité de faire des achats importants | −16 | −38 | −22 |
| Situation financière personnelle passée | −21 | −28 | −7 |
| Prix, évolution passée | −12 | +23 | +35 |
| Prix, perspectives d’inflation | −32 | −15 | +17 |
| Opportunité d’épargner | +19 | +41 | +22 |
| Chômage, perspectives | +33 | +60 | +27 |
Deux enseignements. Le solde sur le niveau de vie passé en France atteint −81, son plus bas depuis octobre 2023 — alors même que l’indice global remonte. Et surtout, les ménages jugent l’inflation passée très forte (+23) tout en anticipant une inflation future faible (−15). C’est un décalage temporel classique : la perception suit l’événement avec retard.
À noter enfin : la crainte du chômage, à +60 contre +33 en moyenne, pèse probablement autant que les prix dans le sentiment général.
Salaires et SMIC
Le SMIC a été revalorisé deux fois en 2026 : au 1er janvier, puis à nouveau au 1er juin, par le jeu du mécanisme automatique qui se déclenche lorsque l’indice de référence progresse d’au moins 2 % depuis la dernière hausse.
| Date | SMIC horaire brut | SMIC mensuel brut (35 h) | Hausse |
|---|---|---|---|
| 1er janvier 2026 | 12,02 € | 1 823,03 € | +1,18 % |
| 1er juin 2026 | 12,31 € | 1 867,02 € | +2,4 % |
Un détail technique qui compte
L’indice qui déclenche la revalorisation automatique n’est pas l’inflation d’ensemble. C’est l’indice des prix des ménages du premier quintile de la distribution des niveaux de vie, hors tabac — c’est-à-dire le panier des 20 % les plus modestes. Le SMIC est donc indexé sur une inflation structurellement supérieure à la moyenne.
Les autres salaires suivent moins bien
Au premier trimestre, le salaire mensuel de base dans le privé progressait de 1,7 % sur un an. Sur la même période, les prix hors tabac augmentaient eux aussi de 1,7 % : en euros constants, le salaire de base est stable.
Sur l’année, la Banque de France attend un salaire moyen par tête en hausse de 2,1 %, face à une inflation harmonisée projetée à 2,5 % : le pouvoir d’achat du salaire moyen baisserait donc temporairement. L’OFCE, qui raisonne sur l’IPC, aboutit à un salaire réel simplement stable.
L’explication avancée par la Banque de France mérite d’être citée : l’essentiel des accords de branche pour 2026 a été conclu en début d’année, avant le choc énergétique. Les salaires ont donc été négociés sur une hypothèse d’inflation qui s’est avérée fausse. S’y ajoute un facteur défavorable : « la hausse du taux de chômage est susceptible d’affaiblir le pouvoir de négociation des salariés ».
Le pouvoir d’achat : trois institutions, trois chiffres

Sur la question centrale, les prévisions divergent. Nous les présentons telles quelles plutôt que d’en choisir une.
| Institution | Date de prévision | Pouvoir d’achat 2026 | Mesure |
|---|---|---|---|
| OFCE | Avril 2026 | −0,7 % | Revenu disponible réel par unité de consommation |
| Banque de France | Juin 2026 | −0,4 % | Pouvoir d’achat des ménages |
| Insee | Juin 2026 | −0,2 % | Par unité de consommation |
L’écart de 0,5 point entre l’OFCE et l’Insee s’explique en partie par la date : les prévisions d’avril ne pouvaient pas intégrer l’évolution du choc énergétique observée ensuite. Le périmètre retenu par la Banque de France n’est par ailleurs pas explicitement « par unité de consommation ».
Pourquoi « par unité de consommation »
Le revenu disponible brut total peut progresser simplement parce que la population augmente. Le rapporter à l’unité de consommation — une pondération qui tient compte de la taille et de la composition des ménages — donne une mesure par personne, plus proche du vécu. C’est l’indicateur à privilégier, et celui que retiennent la plupart des économistes.
Sur le dernier trimestre observé, le pouvoir d’achat par unité de consommation reculait de 0,1 %, après +0,2 % au trimestre précédent. Le revenu progressait de 0,6 % en euros courants, exactement au rythme des prix.
L’inflation n’est pas la même pour tous
C’est la donnée la plus sous-exploitée du dossier. L’Insee publie chaque mois trois indices distincts selon le profil des ménages.
| Champ | Inflation, juin 2026 |
|---|---|
| Ensemble des ménages, hors tabac | +1,7 % |
| Ménages urbains dont le chef est ouvrier ou employé | +1,8 % |
| Ménages du premier quintile de niveau de vie | +1,9 % |
L’écart existe et va dans le sens attendu : les 20 % les plus modestes subissent une inflation supérieure de 0,2 point à la moyenne, parce que l’énergie et l’alimentation pèsent plus lourd dans leur budget — or l’énergie progresse de 11 %.
Mais il faut résister à la surinterprétation : 0,2 point n’explique pas un écart de 35 points dans les soldes d’opinion. La structure de consommation est un facteur, pas le facteur.
Épargne et Livret A
Le taux d’épargne des ménages atteignait 17,9 % au premier trimestre. La Banque de France attend un repli à 17,1 % au deuxième trimestre, les ménages puisant dans leur épargne pour compenser la perte de pouvoir d’achat, avant une remontée en fin d’année.
Le niveau reste élevé : 3,3 points au-dessus de la moyenne de la décennie 2010, qui était de 14,6 %. L’OFCE attribue une partie de cet excès à l’épargne de précaution liée à l’instabilité politique, qui contribuerait à elle seule pour un point de la hausse depuis fin 2019.
Côté rendement, le Livret A passerait de 1,50 % à 1,70 % au 1er août, première hausse depuis février 2023. Contre une inflation à 1,8 %, le taux actuel de 1,50 % est légèrement négatif en réel. À 1,70 %, il redeviendrait à peu près neutre si l’inflation poursuit son reflux — ce que suggère l’OFCE mais pas la Banque de France.
Ce que fait l’État
Les prestations sociales ont été revalorisées de 0,8 % au 1er avril.
| Prestation (allocataire seul, sans autres ressources) | Avant | Après le 1er avril 2026 |
|---|---|---|
| RSA | 646,52 € | 651,69 € |
| Prime d’activité | 633,21 € | 638,28 € |
| AAH | 1 033,32 € | 1 041,59 € |
| ASS (mois de 30 jours) | 579,90 € | 584,40 € |
| Allocations familiales (base, 2 enfants) | 151,80 € | 153,01 € |
| ARS 15-18 ans | 464,65 € | 468,36 € |
Pourquoi la hausse ne se voit qu’en juin
Le RSA et la prime d’activité étant calculés trimestriellement, la revalorisation du 1er avril n’apparaît sur les versements qu’à partir de juin, selon la date de renouvellement de la déclaration trimestrielle. Deux mois séparent l’annonce de l’effet perçu — un décalage qui alimente mécaniquement le sentiment que « rien ne bouge ».
La principale mesure du budget 2026 est ailleurs : une augmentation exceptionnelle de la prime d’activité, de l’ordre de 50 euros par mois et par bénéficiaire en moyenne, applicable depuis le 1er avril et venant s’ajouter à la revalorisation de 0,8 %.
S’y ajoutent l’indexation des tranches de l’impôt sur le revenu, la revalorisation des APL, le repas à un euro généralisé à tous les étudiants depuis le 1er mai, et le renoncement au gel des pensions et de certaines prestations initialement prévu. À l’inverse, la hausse de la CSG sur les revenus du capital joue en sens contraire.
Pourquoi le ressenti ne suit pas
Reste la question de départ. Comment une inflation à 1,8 %, des prix stables en grande distribution et un SMIC revalorisé deux fois peuvent-ils coexister avec un solde d’opinion sur les prix 35 points au-dessus de sa moyenne ?
1. Variation n’est pas niveau
L’inflation mesure une vitesse, pas une position. Quand elle passe de 5 % à 2 %, les prix continuent de monter, seulement moins vite. Le panier reste plus cher qu’il y a trois ans, et c’est ce niveau que perçoivent les ménages. Une décélération n’est pas une baisse.
2. L’asymétrie d’attention
Les travaux de l’Insee sur l’inflation perçue identifient un biais bien documenté : les hausses marquent davantage que les stabilités ou les baisses. Une facture de carburant à +23 % s’impose à l’attention ; une électricité à −0,7 % ou un rayon d’hygiène à −0,7 % passent inaperçus.
3. La fréquence d’achat
Les produits achetés souvent — alimentation, carburant — structurent la perception bien davantage que les biens durables ou les abonnements. Or ce sont précisément les postes où la hausse a été la plus visible cette année.
4. Les dépenses contraintes
Loyer, assurances, abonnements : ces dépenses ne se négocient pas et se renouvellent chaque mois. Les loyers progressant de 2,0 %, au-dessus de l’inflation générale, la part du budget sur laquelle un ménage n’a aucune marge de manœuvre augmente — quand bien même l’indice global ralentit.
Calculer sa propre inflation
L’Insee met à disposition un simulateur d’indice des prix personnalisé. En renseignant sa structure de dépenses réelle, on obtient un chiffre souvent assez éloigné de l’indice moyen — dans un sens ou dans l’autre. C’est le meilleur moyen de vérifier par soi-même si l’écart ressenti tient à la structure du budget ou à la perception.
Un dernier élément modère le tableau : les ménages anticipent désormais une inflation faible pour les mois à venir, avec un solde à −15 revenu sous zéro. Si le détroit d’Ormuz rouvre et que les cours pétroliers refluent comme le postule le scénario central, l’écart entre mesure et ressenti devrait se réduire — avec le décalage habituel de quelques mois.
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Sarah Benali couvre la géopolitique, les relations diplomatiques et l’actualité économique, des marchés financiers au pouvoir d’achat. Elle s’attache à remonter les chiffres jusqu’à leur publication d’origine et à préciser ce qu’ils mesurent réellement. Elle écrit aussi sur la culture et les industries créatives.

