C’est un vote qui ne déplace aucune frontière, mais qui pourrait changer la façon dont des générations d’écoliers regardent le planisphère accroché au mur de leur classe. Le vendredi 4 septembre 2026, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté par 164 voix pour, une seule contre et six abstentions une résolution portée par le Togo au nom du groupe africain, intitulée « Correct the map ». Le texte encourage les États, les écoles, les organisations internationales et les entreprises technologiques à délaisser la projection de Mercator, dessinée en 1569, au profit de représentations qui respectent les superficies réelles, à commencer par la projection Equal Earth. Quelques heures plus tôt, à Paris, le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot annonçait que son ministère abandonnait Mercator dans ses usages diplomatiques. Au cœur du débat, un chiffre qui résume tout : sur la carte que nous connaissons tous, le Groenland semble presque aussi vaste que l’Afrique, alors que le continent africain est en réalité environ quatorze fois plus grand.
- Ce que l’Assemblée générale a voté le 4 septembre
- Pourquoi Mercator déforme, et pourquoi c’était voulu
- Le cas d’école : l’Afrique, le Groenland et les autres
- Equal Earth, une projection née en 2018
- La France quitte Mercator dans ses usages diplomatiques
- Le vote isolé des États-Unis
- Ukraine et Union européenne : la crainte des frontières
- D’une campagne associative à une résolution onusienne
- Ce que le texte change vraiment, et ce qu’il ne change pas
- Questions fréquentes

Ce que l’Assemblée générale a voté le 4 septembre
La résolution s’intitule « Correct the map : rééquilibrer la représentation cartographique mondiale et promouvoir une représentation équitable des régions du monde, en particulier l’Afrique ». Elle a été déposée par les États membres de l’Union africaine et les Bahamas, le Togo assurant la conduite des négociations pour le groupe africain. La France figure parmi les pays coauteurs du texte.
Le décompte final est sans ambiguïté : 164 voix pour, une seule contre, celle des États-Unis, et six abstentions, celles de l’Estonie, de la Géorgie, de la Lituanie, de la République de Moldova, de la Serbie et de l’Ukraine. Une majorité de cette ampleur reste rare à l’Assemblée générale, y compris sur des sujets réputés consensuels.
Sur le fond, le texte n’interdit rien. Il n’impose aucune projection de remplacement et ne crée aucune obligation juridique. Il « encourage » les gouvernements, les établissements scolaires, les organisations internationales et les plateformes numériques à recourir à des projections dites équivalentes, c’est-à-dire qui conservent les rapports de surface, lorsque la taille relative des territoires est en jeu. Il invite aussi à enseigner les limites intrinsèques de toute carte plane. Le ministère togolais des Affaires étrangères a d’ailleurs précisé dans un communiqué que la résolution ne remet nullement en cause l’usage de Mercator pour la navigation maritime et aérienne, pour laquelle elle reste parfaitement adaptée.
À retenir
Une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies n’a pas de valeur contraignante. Elle exprime une position politique et une recommandation. Aucun État, aucune école et aucune entreprise n’est tenu de modifier ses cartes à la suite du vote du 4 septembre 2026. Son effet dépendra entièrement des décisions nationales et privées qui suivront.
Pourquoi Mercator déforme, et pourquoi c’était voulu
Gérard Mercator, cartographe flamand, publie sa projection en 1569 pour résoudre un problème très concret : permettre aux marins de tracer leur route. Sur sa carte, une ligne droite correspond à un cap constant. Un navigateur peut donc relier deux points avec une règle et suivre l’azimut ainsi obtenu sans recalculer sa direction en permanence. Pour l’époque, c’est une avancée considérable, et cette propriété reste précieuse aujourd’hui encore pour la navigation.
Le prix à payer : la surface
Cette fidélité aux angles a une contrepartie mathématique inévitable. Pour que les caps restent des lignes droites, Mercator étire progressivement les distances au fur et à mesure que l’on s’éloigne de l’équateur. Plus une terre est proche des pôles, plus elle apparaît grande. Le phénomène n’est pas marginal : il devient spectaculaire au-delà du soixantième parallèle, au point que les pôles eux-mêmes ne peuvent pas être représentés, puisqu’ils seraient rejetés à l’infini.
Le résultat est une carte où l’Europe du Nord, la Russie, le Canada et le Groenland occupent une place visuelle sans rapport avec leur superficie, tandis que l’Afrique, l’Amérique latine et l’Asie du Sud-Est, situées de part et d’autre de l’équateur, apparaissent tassées. Ce n’est pas une intention politique de Mercator, c’est une conséquence géométrique. Ce qui relève en revanche du choix collectif, c’est d’avoir conservé cette carte de navigation comme image par défaut du monde dans les manuels scolaires, les rédactions, les administrations et, depuis vingt ans, sur les fonds de carte de la plupart des services numériques.

Aucune carte plane n’est parfaite
La résolution onusienne prend soin de rappeler un point que tout géographe connaît : il est mathématiquement impossible d’aplatir une sphère sans la déformer. Chaque projection sacrifie quelque chose, la surface, la forme, la distance ou la direction, et chacune convient donc à un usage particulier. Le débat ne porte pas sur l’existence d’une carte parfaite, qui n’existe pas, mais sur le choix de la carte que l’on montre par défaut à des milliards de personnes.
Le cas d’école : l’Afrique, le Groenland et les autres
L’exemple qui revient dans tous les argumentaires est celui du Groenland. Sur une carte de Mercator centrée sur l’équateur, l’île paraît d’une taille comparable à celle de l’Afrique. Dans la réalité des superficies, le rapport est d’environ un à quatorze. Voici les ordres de grandeur, arrondis, qui permettent de mesurer l’écart entre la perception et la mesure.
| Territoire | Superficie approximative | Rapport à l’Afrique |
|---|---|---|
| Afrique (continent) | 30,37 millions de km² | 1 |
| Groenland | 2,17 millions de km² | environ 1/14 |
| États-Unis | 9,83 millions de km² | environ 1/3 |
| Chine | 9,6 millions de km² | environ 1/3 |
| Brésil | 8,5 millions de km² | environ 1/3,5 |
| Inde | 3,29 millions de km² | environ 1/9 |
| France métropolitaine | 0,55 million de km² | environ 1/55 |
La campagne « Correct the Map » résume l’affaire d’une formule frappante : la superficie de l’Afrique permettrait d’accueillir les États-Unis, la Chine, l’Inde et une grande partie de l’Europe réunis. L’addition des quatre premiers ensembles dépasse légèrement les 30 millions de kilomètres carrés, ce qui explique la prudence du « une grande partie de » dans la formulation d’origine. L’idée reste juste : sur une carte équivalente, l’Afrique cesse d’être une masse parmi d’autres pour redevenir le deuxième continent de la planète.
Equal Earth, une projection née en 2018
La projection mise en avant par la résolution est récente. Equal Earth a été mise au point en 2018 par trois cartographes, Bojan Šavrič, Tom Patterson et Bernhard Jenny, et publiée l’année suivante dans l’International Journal of Geographical Information Science. Elle appartient à la famille des projections pseudo-cylindriques et elle est équivalente, ce qui signifie qu’elle conserve rigoureusement les rapports de surface entre les territoires.
Son originalité tient à un compromis esthétique assumé. Ses auteurs expliquent l’avoir conçue après l’adoption, en 2017, de la projection de Gall-Peters par les écoles publiques de Boston : cette dernière respectait bien les surfaces, mais au prix d’un étirement vertical des continents jugé peu lisible. Equal Earth s’inspire donc du dessin de la projection de Robinson, réputée agréable à l’œil, tout en corrigeant son défaut majeur, à savoir le non-respect des aires. Le résultat a été rapidement adopté par plusieurs institutions scientifiques, dont le Goddard Institute for Space Studies de la NASA.
| Projection | Date | Surfaces respectées | Usage typique |
|---|---|---|---|
| Mercator | 1569 | Non | Navigation maritime et aérienne, fonds de carte numériques |
| Gall-Peters | 1855 et 1967 | Oui | Cartes militantes, enseignement |
| Robinson | 1963 | Non | Planisphères généralistes |
| Eckert IV | 1906 | Oui | Cartes thématiques mondiales |
| Equal Earth | 2018 | Oui | Planisphères, cartes scientifiques |
La France quitte Mercator dans ses usages diplomatiques
L’annonce française est intervenue le 4 septembre, quelques heures avant le vote new-yorkais, lors de l’événement « La Fabrique de la diplomatie » organisé à Paris. Elle figure désormais sur le site officiel du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, qui en publie le texte intégral. Jean-Noël Barrot y développe un raisonnement en trois temps : la carte n’est pas neutre, ses déformations finissent par s’installer dans les représentations collectives, il est donc temps de les corriger.
Une carte n’est jamais tout à fait neutre. Le Groenland semble presque aussi vaste que l’Afrique, alors que l’Afrique est en réalité environ quatorze fois plus grande. Les déformations finissent par s’installer dans les perceptions. Le moment est venu de les corriger.
Jean-Noël Barrot, ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, 4 septembre 2026
Le ministre a précisé que son ministère abandonnerait Mercator « au profit des représentations cartographiques adaptées aux usages, plus fidèles aux superficies réelles et conformes aux prescriptions des cartographes et des scientifiques ». La formulation officielle ne nomme pas une projection unique. Selon l’AFP, la carte du monde retenue par le Quai d’Orsay serait la projection d’Eckert IV, une projection équivalente de 1906 très proche d’Equal Earth dans son rendu ; la page publiée par le ministère illustre d’ailleurs le propos par un planisphère de ce type. Ce point mérite d’être suivi, car aucun texte réglementaire ne l’a formalisé à ce stade.
La conséquence, notée par plusieurs observateurs, ne manque pas de piquant : en passant à une projection équivalente, la France, comme les États-Unis ou la Russie, apparaîtra plus petite qu’auparavant sur ses propres cartes. Les projections équivalentes n’agrandissent pas l’Afrique, elles suppriment l’agrandissement dont bénéficiaient les latitudes élevées.

Le vote isolé des États-Unis
Seuls les États-Unis ont voté contre. Leur représentant a estimé que la résolution « tourne en dérision le travail et la vocation de cette institution », dénonçant derrière une mise à jour cartographique présentée comme anodine « un projet idéologique bien plus large et plus radical ». Washington a visé en particulier les références du texte à la « justice cognitive » et à la réparation mémorielle, et a jugé que ce type d’initiative détournait l’Assemblée générale des enjeux de paix et de prospérité internationales.
Cette opposition frontale s’inscrit dans une séquence plus large de tensions sur les questions mémorielles à l’ONU, où plusieurs textes relatifs à l’héritage de la traite transatlantique ont déjà donné lieu à des votes divisés au cours des dernières années. Elle contraste avec la position de l’Union européenne, favorable au texte, et avec celle de la France, coauteure.
Ukraine et Union européenne : la crainte des frontières
Le point de friction le plus intéressant est venu de Kiev. L’Ukraine a indiqué soutenir l’objectif de corriger les distorsions historiques défavorables à l’Afrique et au Sud global, mais s’est abstenue en raison de la manière dont certaines cartes utilisant Equal Earth représentent les territoires ukrainiens occupés par la Russie. Son représentant a mis en garde contre l’ouverture d’une « boîte de Pandore » si une projection était promue sans garde-fous sur le traitement des frontières contestées.
L’Union européenne, qui a voté pour, a exprimé la même préoccupation par la voix de l’Irlande : le texte porte uniquement sur la taille relative des masses continentales et n’a aucune incidence sur la souveraineté, le statut territorial ou les frontières internationalement reconnues. Le bloc a également précisé que son soutien ne valait pas approbation des cartes diffusées sur le site d’Equal Earth. La nuance est importante : une projection est un procédé mathématique, distinct du contenu politique que l’on choisit d’y faire figurer.
À vérifier
Plusieurs éléments de ce dossier restent en cours de consolidation à la date de publication : la projection exactement retenue par le ministère français, le calendrier de son déploiement dans les documents officiels, et les suites données par les autres États. Nous mettrons cet article à jour à mesure que des textes officiels seront publiés.
D’une campagne associative à une résolution onusienne
Le vote du 4 septembre est l’aboutissement d’un travail de plaidoyer qui a mis moins de deux ans à passer de la société civile aux enceintes diplomatiques. Voici les principales étapes telles qu’elles ressortent des communications officielles des organisations concernées.
| Étape | Acteur | Contenu |
|---|---|---|
| 2025 | Africa No Filter et Speak Up Africa | Lancement de la campagne « Correct the Map », pétition et charte d’engagement |
| Été 2025 | Union africaine | Soutien officiel à l’initiative, qui passe du plaidoyer à l’agenda continental |
| 2026 | Togo, groupe africain, Bahamas | Négociation puis dépôt du projet de résolution à New York |
| 4 septembre 2026 | Assemblée générale de l’ONU | Adoption par 164 voix contre 1, avec 6 abstentions |
Les dates précises de lancement de la campagne varient légèrement selon les sources et les communiqués, certaines évoquant le printemps 2025 et d’autres l’été. Nous retenons ici l’année, plus solidement établie, plutôt qu’un jour dont les mentions divergent.
Nous voulons voir des cartes exactes dans les écoles, les manuels, les rédactions, les entreprises et sur les plateformes numériques utilisées chaque jour par des milliards de personnes.
Moky Makura, directrice exécutive d’Africa No Filter
Du côté togolais, le ministre des Affaires étrangères Robert Dussey a annoncé vouloir modifier les supports de géographie des écoles de son pays d’ici la fin de l’année, et indiqué que Lomé démarcherait d’autres gouvernements, des organisations internationales et des entreprises technologiques. Il a insisté sur un point : la démarche ne vise ni l’Europe ni aucune civilisation en particulier, mais un héritage de la période coloniale.
Ce que le texte change vraiment, et ce qu’il ne change pas
Il faut se garder des deux lectures extrêmes qui ont circulé depuis vendredi. Non, l’ONU n’a pas « interdit » la carte de Mercator, et personne ne viendra décrocher les planisphères des salles de classe. Non plus, à l’inverse, il ne s’agit pas d’un vote purement décoratif : une recommandation adoptée par 164 États pèse dans les arbitrages des ministères de l’éducation, des éditeurs de manuels et des institutions internationales, qui disposent désormais d’un argument d’autorité pour justifier un changement.
Le véritable enjeu se situe du côté des plateformes numériques. Depuis le milieu des années 2000, les services de cartographie en ligne s’appuient sur une variante de Mercator, adaptée au découpage en tuiles carrées et au zoom. C’est de très loin le premier vecteur d’exposition à une carte du monde aujourd’hui. Un changement de ce côté-là aurait un effet massif, mais il se heurte à des contraintes techniques réelles : Mercator conserve les angles localement, ce qui reste précieux quand on zoome sur une rue ou que l’on calcule un itinéraire.
Reste la dimension symbolique, que la résolution assume pleinement en parlant de « minimisation symbolique » de l’Afrique. C’est aussi le terrain sur lequel le texte a rencontré une opposition, celle des États-Unis, qui y ont vu un glissement idéologique. Entre les deux, la position exprimée par le Togo peut se résumer à une phrase de son ministre, prononcée devant la presse le jour du vote.
Une carte juste ne change pas la géographie du monde, elle change la façon dont nous voyons le monde.
Robert Dussey, ministre togolais des Affaires étrangères
Questions fréquentes
La carte de Mercator est-elle interdite depuis le vote de l’ONU ?
Non. La résolution n’est pas contraignante et n’interdit rien. Elle encourage l’usage de projections équivalentes lorsque la taille relative des territoires est en jeu, et rappelle explicitement que Mercator reste adaptée à la navigation maritime et aérienne.
Qu’est-ce qu’une projection « équivalente » ?
C’est une projection qui conserve les rapports de surface : si un territoire est deux fois plus étendu qu’un autre dans la réalité, il apparaît deux fois plus grand sur la carte. Equal Earth, Eckert IV et Gall-Peters sont équivalentes ; Mercator et Robinson ne le sont pas.
Les manuels scolaires français vont-ils changer ?
Rien n’a été annoncé en ce sens à ce jour. L’annonce du 4 septembre concerne les usages diplomatiques du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Une éventuelle évolution des programmes ou des manuels relèverait du ministère de l’Éducation nationale et des éditeurs.
Pourquoi l’Ukraine s’est-elle abstenue ?
Pour une raison sans lien avec l’Afrique : Kiev redoute que la promotion d’une projection s’accompagne de cartes représentant de façon ambiguë les territoires ukrainiens occupés. L’Union européenne a répondu que le texte ne concernait que les superficies et n’avait aucune portée sur les frontières.
Quelle carte la France va-t-elle utiliser ?
Le ministère parle de « représentations cartographiques adaptées aux usages » sans nommer une projection unique dans son communiqué. L’AFP indique que la projection d’Eckert IV a été retenue pour les cartes du monde. Ce point demande confirmation par un document officiel.
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Sarah Benali couvre la géopolitique, les relations diplomatiques et l’actualité économique, des marchés financiers au pouvoir d’achat. Elle s’attache à remonter les chiffres jusqu’à leur publication d’origine et à préciser ce qu’ils mesurent réellement. Elle écrit aussi sur la culture et les industries créatives.

